LES MEMBRES

LES POETES INTUITISTES

    Parmi les poètes intuitistes il faut citer Eric Sivry, Sylvie Biriouk, Christiane Guéniot, Geneviève Bauloye (Belgique), Charles Le Quintrec, Giovanni Dotoli, Maurice Cury, Hédi Bouraoui (Canada), Jean-François Blavin, Simon Lambrey, Roger Gonnet, Maggy de Coster (Haïti), et Nicole Barrière, poètes de plusieurs générations donc. A l’occasion de la publication d’une Anthologie bilingue des poètes intuitistes[1]il faut ajouter à cette liste Linda Bastide, Michel Bénard, Francine Caron, Jean-François Dussottier, Thanh-Vân Ton That et Marianne Walter.

   Eric Sivry, dans son manifeste de l’intuitisme Pour un art de l’intuition (2003), – mouvement longuement évoqué lors d’un cours annuel de Mario Selvaggio à L’Université San Pio V de Rome en 2010-2011 -, évoque la « nouvelle épopée » qui se définit notamment par le mélange intuitif des types de vers, le règne de l’intuition, l’insertion de l’intime et de l’autobiographique dans l’épopée, l’alternance du surnaturel et du réel.

Il ne considère pas que la poésie soit le seul genre littéraire dans lequel s’exprime l’intuition. Ainsi ses récits intuitistes, notamment Carnaval, mêlent-ils volontiers différents genres. L’Ile perdue superpose deux récits, le second s’avérant le commentaire du premier, mené par un second personnage. J’accorde aussi de plus en plus de place au genre du commentaire, plus important qu’il n’y paraît selon moi dans l’histoire littéraire, d’abord parce qu’il naît d’un dialogue entre plusieurs auteurs et plusieurs pensées qui s’enrichissent mutuellement.

Sylvie Biriouk explique, dans une longue postface du recueil Peniscola d’Eric Sivry, que son poème naît souvent d’un contact réel avec l’objet extérieur.

Ce dernier s’est questionné aussi sur la spécificité d’un langage intuitif, pour conclure que les différents langages artistiques se mêlent (le poème est aussi musique, peinture, danse, etc). Celui-ci propose selon moi un espace pluriartistique.

De façon plus récente, il a composé un long poème d’imagination, Léguer l’oubli, au sein d’Une terre sans lignes[2], dans lequel le locuteur se fiance avec une rivière et se laisse entraîner par son cours, laissant moi-même libre cours à une poésie débridée, effrénée. Ce qu’il a voulu pratiquer dans ce recueil, c’est une intuition de l’imagination. Peut-on admettre l’existence d’une telle intuition, dont parlent très peu les philosophes, à part Jean-Paul Sartre ? Il l’appelle intuition du reflet, intuition seconde ou indirecte, car elle ne naît pas directement de l’objet et du monde, mais d’une représentation mentale que l’esprit en a gardée ou invente dans l’instant. On se souvient que selon Bergson la conscience est mémoire, la conscience immédiate de l’intuition aussi par conséquent.[3] D’autre part, il faut selon lui étudier la part intuitive du mot. « Quand j’emploie un nom propre comme Peñiscola », écrit-il, « qui se réfère à un objet du monde réel, ce mot crée-t-il la même image intuitive chez celui qui connaît cette petite ville d’Espagne et celui qui ne la connaît pas ? Cela veut dire que le mot semble capable de créer en nous une image intuitive. On peut donc se demander si le langage déforme l’intuition, mais on peut aussi remarquer que le langage fait naître certaines formes d’intuitions du réel. L’image intuitive que crée le mot « Peñiscola » n’est pas de l’ordre du concept mais du seul langage. Il est possible que l’on puisse également chercher quelle est la part intuitive de la syntaxe, du style. Il suffirait d’analyser les retours des mêmes constructions chez un écrivain, ses tics de langage, pourrait-on dire, comme l’a merveilleusement bien fait Leo Spitzer dans ses Etudes de Style[4], notamment à propos de Marcel Proust ».

Dans un article de la revue italienne « Plaisance », Eric Sivry écrit : « En 2003, dans Pour un Art de l’Intuition, j’ai défini l’art intuitiste comme une  « recherche de toutes les formes d’intuitions premières, de sensibilité et d’imagination intuitives, qui parlent chez l’artiste au moment où il crée. », mais aussi un dialogue entre les cultures.[5] On en trouve par exemple l’expression dans cet extrait de mon recueil A Force de Jours :

Se donner une loi

sauveur de paix

se fraternité brûlante

découvreur d’ancestrales vérités mystiques

inspirateur des communions interethniques.

c’est à ce jeu que j’aspirais,

continuant de gravir l’insoutenable intuition

qui dort infatigable

dans son sang.[6]

   Sylvie Biriouk fut à l’origine du groupe intuitiste avec moi.  Son deuxième recueil, Les Arpents de l’aube, est d’abord intuitiste parce qu’il associe au moins deux arts, la poésie et la musique. Le recueil est en effet construit comme un concerto. Cette dernière affirme en 2010 :

L’intuition, pour moi, est une disponibilité d’écoute, une capacité à recevoir ce que les hommes, les objets et surtout les lieux ont à me dire, comme s’ils émettaient des informations qu’il me fallait déchiffrer. Après cela, il ne me reste plus qu’à traduire en mots ce que mes sens ont perçu, mais la sensation est confuse, complexe et cette transcription est difficile. J’ai ressenti cela, en particulier, dans des lieux. Bien sûr, ces atmosphères extérieures à moi passent par le prisme de mes sens, de ma sensibilité, de mon vécu, de ma culture, de mon imaginaire. Les textes qui en naissent sont forcément subjectifs mais le lecteur retrouve l’atmosphère comme on reconnaît un lieu. Aussi les nouvelles sont-elles rarement des récits avec un schéma narratif. Le texte se crée au fil de l’écriture. Rien de préparé, rien de prévu.

La forme importe peu : prose ou poésie peuvent rendre compte de la même façon des sensations.

   Geneviève Bauloye, poète belge d’expression française, adopte une poésie intuitiste dépouillée, qu’elle désire selon son propre terme « pure », et dans laquelle le poète s’exprime de façon extrêmement concise, allant à l’essentiel. Elle déclare quant à elle :

L’intuition jaillit d’une émotion inattendue suscitée par des sensations très diverses. Mes sensations sont principalement visuelles et musicales. Elles peuvent être éprouvées immédiatement ou en rappeler d’autres vécues dans un passé proche ou lointain.

L’intuition surgit d’une profonde intériorité. Elle n’est pas intellectuelle mais le fruit d’une attente. Elle advient parfois en cadeau de façon surprenante, on ne sait d’où.

Le plus souvent, l’intuition apparaît à travers la fréquentation intime de la nature, de l’art ou de l’expérience de l’amour.

Puisque l’œuvre d’un peintre, d’un musicien, d’un poète reste dans le temps et par delà les siècles, un pont entre l’intuition de l’artiste et celle d’un autre créateur, il n’est pas étonnant de retrouver dans les films de Jean Renoir la peinture de son père.

Et quand Nietzsche voudra préciser dans La Naissance de la Tragédie l’esprit apollinien, ce mélange de grâce et de beauté, c’est tout naturellement à la Transfiguration de Raphaël qu’il pensera, traduisant le trait essentiel de la personnalité de celui-ci : l’intuition.

« Eblouissante vision de l’extase la plus pure dans la béatitude contemplative du regard clairvoyant ».
L’intuition est aussi en mesure de prolonger un rêve et même de se rapprocher du pressentiment de la vie invisible. Elle est illumination, son intensité est liée à sa brièveté.

Christiane Guéniot a notamment écrit les recueils Compte à rebours et Aujourd’hui à peine, dans lequel elle exprime clairement son désir de se tourner vers une intuition de l’avenir plutôt que du passé ou du présent.  Elle définit ainsi ce rapport :

L’acte d’intuition n’est pas une « démarche » mais une « marche » d’expression, un flair, quelque chose de pressenti qui absorbe l’émotion, fait feu de tout bois jusqu’à l’adéquat.

Il s’agit de démasquer le réel, de ne pas se contenter du fruit et du noyau mais parvenir à l’amande du pouvoir dire.

J’écris à la main, prolongement du corps, de mon corps de mammifère vertébré.

Je suis à l’affût de ce qui n’est pas encore là, il me faut partir du cocon et dérouler à l’infini jusqu’à effleurer le bord des ailes du dit de l’écrit.

Une connivence (pas toujours pleinement consciente) est nécessaire et absolue entre l’environnement (d’un acte, d’un événement, d’un geste, d’un objet, d’une œuvre d’art, d’un lieu) et le mot intérieur qui lui coïncide dans un presque immédiat.

La poésie complète de Charles le Quintrec a paru aux éditions Albin Michel. C’est lui qui a préfacé Les Celtes et Pour un art de l’intuition, ayant soutenu le groupe dès sa naissance. Dans cette préface, il s’exprime en ces termes :

Je ne sais si je suis un intuitiste – sans doute le suis-je ! – mais j’accompagne volontiers Eric Sivry sur la route retentissante qui va d’avatars en métamorphoses et permet de tourner le dos aux désolants bricolages de notre époque engluée entre matière et médiocrité.

Il n’est que temps d’ouvrir les yeux sur les mondes visibles et de redonner au Songe l’Efficace et le Lieu.

   Giovanni Dotoli, poète italien qui a autant écrit en français qu’en italien, acteur clé de la francophonie en action, auteur d’une trentaine de recueils de poèmes rassemblés dans le recueil Je la vie, œuvres poétiques[7], Grand Prix de l’Académie Française en octobre 2000 pour sa contribution à la diffusion de la langue et de la culture françaises, et pour l’ensemble de ses travaux de critique littéraire, Prix Senghor 2008, a officiellement intégré le groupe intuitiste en 2010. Mais son écriture a toujours été très intuitive. Ce poète privilégie l’intuition première, allant jusqu’à refuser de réécrire le poème. Réécrire un poème, c’est en effet selon lui écrire un autre poème. Ce dernier refuse aussi en poésie tout langage compliqué et défend un humanisme méditerranéen. On peut citer ces vers de Mes Nuages,

Présences de l’intuition du voile

Enigmes de figure protégée

O nuages d’arcanes profonds

Cortège d’éclairs et de foudres,

dans lesquels le thème de l’intuition est associé à celui de la fulgurance, comme chez beaucoup de poètes du groupe. Dans le poème « Route de l’eau » du recueil A Huis ouverts, l’accent est mis sur l’immédiateté de l’intuition et l’importance du « regard intuitif », l’intuition n’étant pas vision :

Intuition de l’instant qui vibre

La clef perdue dans l’écho

Je vois les formes du passage

Sur mon rivage de poète

On pourrait citer aussi ces extraits de La Voix Lumière qui mettent à la fois l’accent sur l’importance de la sensation et, cette fois, sur l’intuition tournée vers le futur, sur la prescience qui lui est propre :

Je pressens les signes des ténèbres

L’éclair de la voix du ciel annonce la pluie […]

La poésie dévore ma chair

Au fond de mes os écartelé

Je perçois l’indicible devant moi

Dans la vigilance de la contemplation

   Maurice Cury est l’auteur de plus de vingt recueils de poésie, réunis pour la plupart dans Poésie complète (Le Nouvel Athanor, 2002). Il est également romancier, (plusieurs de ses romans furent adaptés au petit écran), essayiste, scénariste de cinéma et de télévision, auteur dramatique et radiophonique. Le poète aurait selon lui en quelque sorte l’intuition du poème en train de s’écrire, il serait le propre spectateur de son œuvre en train de se créer au gré de ses intuitions :

L’intuitisme, pour moi, participe du mystère de la création. Comment définir cette voix intérieure nous faisant aligner des mots qui recouvrent des idées et des sentiments se révélant au long de l’écriture. J’ai écrit que la poésie était révélation dans la mesure où elle révèle à travers le langage une part inconnue de nous-même, mais c’est également la révélation de ce que recouvre ou plutôt de ce que découvre le langage. Le mécanisme de la création qui se met (ou ne se met pas) en branle quand on se livre à l’écriture participe de cet intuitisme, de cette levée des mots qui naît d’une forme d’intuition, quand celle-ci nous semble propice à la révélation qui va nous apporter quelques éléments du mystère de l’écriture et par là du mystère de l’être. Intuition et intuitisme se déclinent dans le langage poétique sous les formes les plus diverses : épique, lyrique, intimiste, pamphlétaire, etc. L’intuitisme me semble aussi participer de la suggestion, de ce qui n’est pas exprimé, ou qui l’est d’une manière contournée, mais qui se communique malgré tout aux lecteurs par la complicité de la création ou du vécu de chacun d’entre eux, quand bien entendu cette empathie créative a lieu. L’intuitisme, à mes yeux, est aussi communication, communion, si le mot n’est pas trop fort, avec le lecteur qui recompose d’une certaine manière le langage et le contenu émotionnel par le prisme de sa propre suggestivité. C’est enfin l’expression d’une poésie humaine et communicative, quelle que soit son expression, une poésie qui témoigne de l’homme et pour l’homme. 

Selon Jean-François Blavin, l’intuitisme est au fond un combat intime :

Je me débats avec mes avancées, mes vitupérations, mes ruminations, sur la ligne problématique du présent. Alors, poète urbain, installé dans les cafés, je rêve et j’écris. Je fais donc le vide en moi, puis émerge – et ainsi de suite -. Je me retrouve éponge captant le dehors et le dedans de l’instant. Je reviens obsessionnellement à mes cahiers, ma plume tournoie parmi les êtres humains et les personnages des livres de ma vie.

En fin de compte, tout le fatras de mon « fonds intime » en relation avec ce qui m’arrive à chaque surprise d’une journée nouvelle où je patauge dans ma soupe bouillonne sans cesse,  se composant, se décomposant, relèverait d’une forme d’épopée ou d’une épiphanie ; c’est peut-être ma manière intuitive d’aimer, de souffrir et de pouvoir écrire.

En 2010 toujours, pour un numéro de la revue Intuitions consacré à l’intuitisme, Hédi Bouraoui, – romancier et poète d’origine tunisienne ayant passé son enfance et son adolescence en France, par ailleurs inspirateur de la notion de transculturalisme -, a exprimé son attachement à l’intuitisme en ces termes :

Mais qui peut écrire un poème ou esquisser une peinture sans l’apport discret de l’intuition ? Toute poïétique incorpore en son sein une dose intuitive qui ne dit pas son nom. Peut-être, est-ce la seule à faire rayonner « le joyau » du poème ou la touche éclatante de couleur de toute œuvre d’art ? Aucun créateur (trice) ne peut se passer de l’intuition, ce sixième sens qui permet au poème de prendre forme dans son chantournement interne. Celui-là même qui le fait rayonner en un objet d’art parfait.

L’intuition est source d’énergie émotionnelle, un flair qui se manifeste inconsciemment. C’est la bulle d’oxygène linguistique qui fait flotter le poème dans les sphères mystérieuses du suggestif. Donc elle n’a ni règle, ni loi rigide, objective, concrète… qui la régisse. Elle travaille à notre insu et nous surprend quand nous apercevons sa manifestation dans les choix des mots, l’alignement des images, les sonorités lyriques… bref, tout ce qui fait le poème.

L’intuition est toujours présente dans toute écriture créatrice ou toute peinture en élaboration. Une présence ineffable qui guide tout art de composition. Mais encore une fois, sans laisser de traces tangibles sauf par ce qui illumine le produit final. Elle fait un tour ou plutôt une apparition lumineuse et puis s’en va !

[…] Je pense que l’élaboration de mes écrits poétiques participe de plain-pied au groupe Intuitiste créé par Eric Sivry et ses ami(e)s, (voir leur manifeste). Cependant, je n’ai jamais eu l’occasion de délimiter un tant soit peu le champ intuitif de peur de l’enfermer dans un cadre rigide et théorique. Il me semble que le flou qui caractérise la définition de ce terme est la véritable source de poésie.

De toute façon, l’intuitif est intimement lié à tout élan créatif. […]

   Simon Lambrey est à la fois un jeune poète et un sculpteur. Il a adhéré au groupe intuitiste dès ses débuts même si ses études de psychiatrie l’ont un peu éloigné pendant quelque temps du monde de l’art.

   Maggy de Coster a rejoint récemment le groupe en 2012. « Corolaire de l’immédiateté, la poésie intuitiste » met selon elle « le poète à l’écoute de son être intérieur, de son moi profond pour mieux percevoir l’évolution de ses facultés intrinsèques et d’approfondir sa capacité d’agir pour pourvoir aux besoins de la création ou de la créativité ».

La poète et romancière Nicole Barrière, quant à elle, s’intéresse plus particulièrement à la critique littéraire intuitiste. En juin 2012, elle écrit dans l’article « Intuitisme et critique »

Dans nos humanités, on apprenait l’explication de texte, dans les études littéraires, on élabore des théories dont la finalité est d’élaborer des outils de description, mais guère d’interprétation.

Peut-on décrire un texte ou une oeuvre sans l’interpréter, et à l’inverse peut-on interpréter sans décrire?

Décrire c’est utiliser les catégories et les outils de la description, mais ne rendre peu compte de l’envol que suscite une lecture, poème ou travail d’artiste.

Quelle critique pourrait-on proposer qui ne close pas l’œuvre dans un descriptif, un pitch, dirait-on en terme journalistique et une norme « case aveugle » qui ampute l’œuvre de sa matière vivante.

Comment rendre compte d’une poétique vivante sinon par une critique vivante?

Déjà Baudelaire écrivait à propos de Delacroix :  » C’est l’invisible, c’est l’impalpable, c’est le rêve, c’est les nerfs, c’est l’âme…  »

Cette conception m’amène à proposer une poétique de la critique, poétique qui fait appel au rêve, à l’intuition de l’œuvre, sans pour autant détruire la mémoire.

Si l’intuition est cette fulgurance de l’embrassement d’une œuvre, le travail critique oblige à un retour, à une réflexion, mais ne doit en aucun cas opérer la clôture, normer.

A quelle mémoire s’adresser? mon intuition à ce moment est d’écrire : à la mémoire du mouvement de la vie, tout comme la couleur traduit la vie, elle en est la matière et l’ombre, tout comme l’homme endormi sous la pirogue, qui se réconcilie dans son sommeil et réinvente le monde.

État de rêve, état de veille, telle est pour moi la critique intuitiste, dans une lecture flottante (comme en  psychanalyse) où l’attention se laisse bercer par le sous-texte. Ainsi surgit le vivant au lieu du refoulé… et c’est la matière vivante de l’œuvre et non sa facture, et précisément lorsque survient un incident entre outil et matière. A ce point de résistance est l’intérêt de l’œuvre, lorsque les mots s’égarent et se heurtent, ou lorsque les couleurs ou les formes cassent l’harmonie. Il se dit là autre chose que les attendus d’une œuvre, c’est ce qui en fait l’ inconnu, le voyage, l’utopie.

La question qui se pose est la suivante : qu’est-ce qu’une telle critique apporte?  sans développement excessif, il me semble que cette forme de critique intuitiste réconcilie savoir et expérience, qu’elle ouvre des interprétations neuves, sans exclure les multiples lectures que peut susciter une œuvre. C’est un travail en dynamique qui intègre plusieurs sens et plusieurs modalités.

En s’éloignant du procès de lecture d’une œuvre, en en dévoilant les équilibres stables et instables, en s’imprégnant de la personnalité de l’auteur comme de l’œuvre elle-même, c’est aussi un formidable enjeu d’un travail de passeur, d’entrée dans des œuvres réputées difficiles et qu’il est bon d’amener à la compréhension de tous, sans simplification, en en respectant au plus près la démarche mais mais sans rajouter de complexité inutile.

Cette élaboration d’un savoir accessible à tous est capitale pour que la culture ne soit pas un lieu de fermeture et d’élitisme, contre le principe d’autorité d’affrontements abscons mais au contraire dans une relation fluide , la raison intime d’une finalité : espérer un monde meilleur ».

L’INTUITISME ET LES ARTS PLASTIQUES

En peinture et en art, c’est en 1999 que s’est constitué le groupe intuitiste, composé des peintres Jean-Claude Pommery, Claudine Ligou, Alain Béral, Marie Miranda, Laudine Jacobée, du sculpteur Simon Lambrey et du photographe Pierre Ligou. Mais cette façon de peindre, de sculpter ou de photographier compte selon moi par le monde bien d’autres adeptes. Et l’on pourrait incontestablement citer Rikka Ayasaki (Japon) ou même Gao Xingjian (Chine), qui définit lui-même dans son essai Pour une nouvelle esthétique un art créé par intuition. A l’occasion de la parution en décembre 2012 de l’Anthologie des poètes intuitistes, illustrée par les œuvres de 16 artistes, il faut ajouter à cette liste Linda Bastide, Michel Bénard, Petru Birau (Roumanie), Franco Cossutta (Italie), Jacques-françois Dussottier, Roger Gonnet, Alain le Nost et Annick Redor…

Créer par intuition, c’est pour les peintres intuitistes créer à partir de leurs sensations, de leurs émotions, de leur propre sensibilité. Les toiles -et autres créations intuitistes- demandent une instantanéité, et s’avèrent souvent le résultat d’une fulgurance. Selon Bergson, dans Le Pensée et le Mouvant, l’intuition relève de la conscience immédiate. Littérature et peinture intuitistes se distinguent donc du surréalisme, dont le champ d’investigation est au contraire l’inconscient.

Quel est le dénominateur commun des toiles intuitistes ? Comment les reconnaît-on ? Presque tous les peintres intuitistes affirment que l’intuition est fugitive et procède par brusques fulgurances. Cette sorte d’éblouissement de l’objet donne naissance à des toiles dans lesquelles les couleurs, le plus souvent vives, se fondent les unes aux autres, créant leurs propres formes. C’est le flou de l’intuition. D’autre part, la toile abandonne le plus souvent les lignes, à commencer par la ligne d’horizon.

   Claudine Ligou a toujours revendiqué sa filiation avec Turner et les nymphéas de Monet. Ses toiles créées sans contrôle de la volonté, sans construction, laissent libre cours aux intuitions de l’instant et vont à l’essentiel, au point de fusion de la couleur et de la matière.

Les photographies de Pierre Ligou procèdent de même, bien que le medium soit différent. Gros plans de fleurs ou reflets végétaux sur le miroir de l’eau reviennent à l’étymologie du mot « intuitio », « image réfléchie par un miroir ». Obtenir une excellente photographie ne consiste pas alors à découper une portion de la réalité pour la représenter grâce à l’appareil photographique. C’est un puissant rapport intuitif et esthétique qui lie le photographe à un objet particulier, objet qui se manifeste d’une certaine façon dans la photographie. Celle-ci naît davantage des intuitions de l’artiste que de son appareil photographique, qui n’est qu’un outil, et ne saurait être un langage.

   Laudine Jacobée est la plus jeune peintre du groupe (elle a aujourd’hui dix-huit ans). Elle s’intéresse très tôt à la peinture, privilégiant les formes abstraites, les couleurs et le fondu particulier des formes et des couleurs dans ses toiles intuitistes. Alors l’objet n’est pas représenté, mais présenté en se concentrant sur les formes particulières qu’en dégagent les intuitions de l’artiste au moment où il crée. Cette peinture cherche donc bien à laisser les intuitions créatrices se manifester dans la toile sans leur imposer une quelconque volonté d’imitation ni même de technique apprise. Ce sont les intuitions qui créent une forme d’expression particulière, qu’il s’agit de développer et d’aiguiser au fil du temps en se concentrant sur elles au moment de peindre. Ces toiles utilisent rarement les lignes et préfèrent fondre les couleurs, qui jouent d’intensité, ou au contraire de transparence. Elle privilégie actuellement le travail des couleurs, qu’elle associe de façon intuitive sans calcul prémédité et souvent sans ébauches.

Malgré son jeune âge, et déjà plusieurs expositions de ses toiles, notons une exposition à la Galerie des Lombards, à Auxerre, durant l’été 2011, qui a fait l’objet d’un article de presse dans le journal « L’Yonne républicaine ». Alors élève de l’Ecole d’Art et de Design « Créapole » de Paris, elle a notamment rédigé un article concernant la peinture de Rikka Ayazaki, dont on peut lire des extraits dans le blog de cette artiste. Ce qui caractérise l’œuvre de Laudine Jacobée, c’est une inventivité permanente, un désir d’explorer sans cesse de nouvelles formes d’art plastiques intuitistes, de diversifier les supports où s’expriment les intuitions créatrices. Si la toile reste ainsi le support le plus fréquent, elle sait associer ce type de création moderne à d’autres bases, passant notamment par le design.

   Marie Miranda a obtenu des résultats semblables par des toiles à l’acrylique, à l’huile, ou par des collages. Dans une infinité de couleurs qui se mêlent, tourbillonnent, objets ou personnages semblent se révéler en transparence, dans le flou de l’ensemble.

      Jean-Claude Pommery, Artiste peintre autodidacte né le 31 mars 1956 à Balagny sur Thérain Oise.
Responsable des essais matière dans la domaine du papier peint, il peint depuis 30 ans, il utilise d’abord : L’encre, le pastel, l’aquarelle, l’acrylique ou l’huile pour la préparation des fonds servant à l’expression onirique de son inconscient, d’abord dans un style romantique puis contemporain.

La matière, objet culturel, devient l’expression de ses sentiments profonds, la découverte de la craquelure donne une dimension nouvelle à ses travaux, auxquels s’ajoutent progressivement la projection de peinture, l’écriture intuitive, et l’inclusion de chiffres. Ses formulations personnelles sur la craquelure le conduisent à obtenir des structures  très proches de l’écorce, le végétal ou plus épaisses il obtient des effets de peau: reptiles, éléphants.

Ses créations basées sur l’expression spontanée de l’intuition le conduisent à
une découverte permanente qu’il partage avec enthousiasme.

   Alain Béral attend, comme le faisait Paul Valéry, le moment de l’intuition pour laisser ses doigts agir, sans les contrôler, peignant parfois sans pinceaux mais directement sur la toile, afin de mieux « sentir ».

   Rikka Ayasaki, en plus de tableaux géométriques inspirés des encres japonaises, du « sumi » sur toile, crée des tableaux incontestablement intuitifs se situant entre figuration et abstraction, où les couleurs flamboient dans une danse frénétique et virevoltante, créant leur propre matière et leurs propres formes.

   Simon Lambrey crée de même les ébauches et sculptures, en contact direct avec la matière. Il ne s’agit pas de représenter, mais de laisser l’œuvre se créer d’elle-même, à partir de ce contact sensoriel et émotionnel instantané et direct avec le monde et la matière. Il se lance, se bat avec la matière pour donner corps à ses intuitions. Chercher ce que représentent ses sculptures n’a aucun sens. Elles présentent, ou plutôt « mettent en présence » et manifestent des intuitions créatrices fugaces, que l’artiste ne retrouvera plus jamais si dans l’instant elles lui échappent.

Le peintre Alain Le Nost, créateur de l’essentialisme, a rejoint officiellement le groupe intuitiste en 2009, estimant qu’il ne peint plus que « par intuitions ». Néanmoins, il faut selon moi distinguer ses toiles essentialistes de ses toiles intuitives, répondant aux critères que je viens d’énoncer, ce peintre restant très souvent très figuratif. Sa façon de peindre, refusant tout contrôle et privilégiant un geste spontané en fait incontestablement parfois un authentique intuitiste. Et c’est un virtuose. Lui aussi crée des toiles aux couleurs insoutenables de beauté, des oeuvres qui flamboient et s’adressent aux intuitions de ceux qui ont la chance de les contempler.

   Roger Gonnet, peintre et poète, a rejoint le groupe intuitiste récemment, en 2012 et voit son lien à l’intuitisme se fonder sur la spontanéité d’expression. « Peintre, aucun préalable que le désir et ce long travail sur la toile, l’importance des fonds, le choix de la dominante dont dépendent le mélange des pigments et du médium, faire bouger les transparences et les épaisseurs grâce à l’incorporation de papiers déchirés » affirme Roger Gonnet.
« Les formes et les figures apparaissent, les couleurs à l’huile les délimitent, la main conduite par nécessité et intuition obtient l’équilibre ».

La publication d’une Anthologie des Poètes intuitistes en Italie, dirigée par le Professeur Mario Selvaggio (Université San Pio V de Rome et Université de Cagliari), agrémentée de nombreuses photographies des artistes intuitistes (peintres, sculpteurs, photographes …) a été l’occasion de révéler le ralliement de plusieurs artistes internationaux à ce mouvement, on citera Annick Redor, Linda Bastide, Petru Birau (Roumanie), Franco Cossutta (Italie).

Ernst Cassirer dans La Philosophie des formes symboliques déclare : « c’est dans la construction des « formes de l’intuition » que se manifeste tout d’abord l’orientation spécifique de la synthèse spirituelle à l’œuvre dans le langage ; ce n’est pas par l’intermédiaire des intuitions de l’espace, du temps, et du nombre que le langage peut accomplir son activité essentiellement logique : la transformation des impressions en représentations ».  Ce propos s’applique parfaitement aux artistes intuitistes. Marie Miranda et Jean-Claude Pommery, notamment, voient leur langue intuitiste évoluer sans cesse.

Marie Miranda multiplie intuitivement les matériaux, joue dans ses collages de surfaces estompées et floues, de la superposition entre les matières et les couleurs, de l’éblouissement  de la peinture et du texte (littéraire ou musical), car souvent ses œuvres mêlent ces différentes langues, créant ce que je nommerai un « espace pluriartistique », dépassant le concept de frontière entre les arts et les langages propres à chacun d’entre eux.

L’intuition ne se traduit pas, elle se manifeste.

Elle est là, à l’origine de l’œuvre, quelle que soit sa forme. Elle la fait naître et exister. De la même manière, Jean-Claude Pommery dans les années 2005 à 2007 incorpora dans certaines de ses toiles des alphabets inconnus, langues nées de l’imagination et de l’intuition plutôt que d’une quelconque volonté de représentation.

 

[1] Schena editore, Fasano, /ed. Baudry et Cie, Paris, décembre 2012.

[2] Eric Sivry, Une Terre sans lignes, Schena editore, Fasano, Italie, 2009.

[3] Bergson, La Conscience et la Vie. Textes et contextes, Magnard, 1985.

[4] Leo Spitzer, Etudes de Style, précédé de Leo Spitzer et la lecture stylistique de Jean Starobinski, Tel, Gallimard, Paris, 1970. Traduit de l’anglais et de l’allemand par Eliane Kaufholz, Alain Coulon, Michel Foucault.

[5] Eric Sivry, Les Celtes, suivi de Pour un Art de l’Intuition, éditions La Tilv-Anagrammes, collection Forum-Poésie, (préface de Charles le Quintrec), 2003. Pour un Art de l’intuition, traduction italienne et réédition, Mario Selvaggio, éd. Polimata, Rome, 2010.

[6] Eric Sivry, A Force de Jours, Schena editore, Fasano, Italie, 200-, p. 30.

[7] Giovanni Dotoli, Je la vie, œuvres poétiques, Schena editore, Les éditions du Cygne, (un tome en italien, un tome en français) Fasano, Paris, 2010.

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